Voyager, c’est s’imprégner des lieux, des instants et des rencontres,
mais aussi traverser les imprévus et les caprices de la nature.
Ce voyage à La Réunion devait être une immersion dans les sentiers de Mafate,
un retour aux échanges avec l’école de Roche Plate.
Mais Garance en a décidé autrement.
Elle s’est imposée à l’île intense avec une théâtralité saisissante.
Voici le récit de ces jours suspendus, petite chronique d’un voyage
entre attente, tempête tropicale intense et résilience.
Garance en approche
Tout est calme ce matin à l’aube.
Je remonte l’unique lagon de l’île vers le Nord, vers Garance. Le bleu de l’aurore revêt au loin des teintes crépusculaires. La houle hésite encore, les vagues n’ont pas encore pris leur élan. Mais au loin, l’océan s’agite déjà, libre, imprévisible, indomptable.
Garance arrive vers les Mascareignes, elle aussi flâne ce matin au sud de l’océan Indien. Les pêcheurs lancent leurs filets, comme pour capturer les ultimes instants de quiétude.
Tout est lent ce matin. Tamariniers, filaos et veloutiers sont suspendus.
Puis tout va s’accélérer : dernières marches, derniers sacs remplis à la hâte, derniers transports pour ceux qui pensaient encore fuir.
Dans quelques heures, l’île intense va se replier sur elle-même ; l’alerte orange actuelle deviendra rouge et probablement violette par la suite lorsque Garance amerrira de tout son paroxysme.
Certains tracent des messages éphémères dans le sable, comme des lettres confiées au vent, destinées à l’ailleurs. Mes pensées s’envolent vers mes amis du cirque de Mafate que je n’ai pu rejoindre. Nous, terriens du bas, sommes à l’abri, prisonniers luxueux des murs de béton quand ceux des Hauts vivent sous des toits précaires, vulnérables aux caprices du ciel.
Ce matin, nous sommes tous dehors, envoûtés, nonchalants, dans l’attente inéluctable et la perspective de l’enfermement, cette fois non par un virus mais par la nature. Elle est seule maître de nos vies…
Alors comme on se dit ici avec sérénité : « Bon cyclone à vous »
Garance, une tempête théâtrale
Garance est partie. Mais avant cela, tout s’est accéléré. Le 27 février à 19h, l’île de La Réunion se replie sur elle-même. Le rideau tombe, nous devenons ses confinés.
La nuit fut calme. Encore ce calme avant la tempête, une attente où l’atmosphère semble retenir son souffle. Puis, encore une fois, tout s’est accéléré… L’alerte rouge cède la place à l’alerte violette. Même les forces de secours doivent se retirer. Garance impose son huis clos. Nous sommes ses obligés.
Et pourtant, à l’ouest, ce matin-là, qui pouvait croire que les éléments se déchaîneraient ainsi ? C’est là, tout le paradoxe de cette tempête tropicale intense. Garance s’est avancée très lentement puis elle frappe avec une théâtralité qui lui est propre.
Douze coups de brigadier cyclonique : neuf pour annoncer son entrée en scène. Trois pour lever le rideau sur le mur de son œil.
L’Acte I s’abat avec fracas sur la scène de Saint-Denis et son Est en début de matinée, pendant que l’Ouest, au balcon, se réveille paisiblement sous une pluie tropicale d’un horizontal parfait avec une absence totale de brise. L’Illusion d’une distance, d’un ailleurs encore intact.
Mais voici l’entracte. L’œil de Garance, ce protagoniste silencieux, se tourne vers nous. Et nous annonce son deuxième acte. Plus de retour en arrière.
Le vent, la pluie, les rafales. Garance déroule son œuvre magistralement dévastatrice. Elle écrit son chaos dans la chair du paysage, sur les toits emportés, sur les routes coupées, sur les nuits sans lumière ni eau courante.
L’Acte III se dresse ce matin. À 10h, ce samedi 1er mars, après presque 36 heures, nous sommes libérés. Il n’y a ni lamentation, ni attente passive. Tous sont à la tâche. On déblaie, on répare, on reconstruit. Garance aura livré une œuvre dévastatrice, mais son auditoire, lui, se relève. Les stigmates s’effaceront sous le courage et la résilience.
D’une laverie, ce soir, j’écris ces mots et j’échange avec ceux qui font La Réunion. Créoles, Tamouls, Zoreilles, Métropolitains… Tous avancent, sans plainte, sans pause.
Après Garance : marcher, réparer, renaître
Elle a peut-être pris le chemin du grand Sud, mais nous restons encore, quelques jours, les prisonniers de Garance. Je suis un Robinson sur son île, confinée dans un espace de liberté restreint.
Malgré la levée du confinement, impossible de rejoindre Mafate. Tous les sentiers sont fermés par arrêté préfectoral. Alors, je marche. Chaque matin, j’arpente les abords du lagon, presque coupé en deux par la terre des Hauts.
La Saline, sa ravine, Saint-Gilles et ses rues principales recouvertes de boue et de branches… Au port, les bateaux nagent dans la même eau, chargée de débris.
Chaque jour suffit la peine des Réunionnais. Depuis le premier matin de liberté, ils sont là. Nettoyant. Ramassant. Évacuant. Pour que la vie reprenne ses droits, au plus vite.
Dans certains lieux, on pourrait croire que Garance s’est évanouie sans laisser de trace. Mais non… Elle a bel et bien touché le cœur de La Réunion, incisé les voies, coagulé les artères, fait chavirer les ponts.
La veille de mon départ, Mafate est venu à moi.
Véronique, institutrice de Roche Plate, enfin autorisée à quitter Saint-Denis, m’a rejointe. Nous avons enfin pu échanger sans écran, face à face, sur les derniers événements et la vie là-haut, à Roche Plate.
Les cyclones passent. La vie reprend.
Garance a marqué l’île, creusé ses blessures, mais elle n’a pas entamé l’âme réunionnaise. Ici, on ne plie pas sous la tempête. On s’organise. On aide. On reconstruit.
Loin d’avoir fait de ce voyage une impasse, j’en repars plus riche d’enseignements, témoin de cette résilience qui forge l’identité réunionnaise.
Je garde en moi des images fortes, des regards échangés, des gestes d’entraide qui témoignent de la force du lien humain, tissé dans l’épreuve.
Parce que voyager, c’est aussi accueillir l’imprévu, voir la beauté dans l’adversité, et comprendre qu’au-delà des paysages, ce sont aussi ces liens humains qui donnent tout son sens à l’aventure.
Alors, Merci une nouvelle fois à toi Île de de La Réunion. Merci, Garance, pour cette leçon d’humilité et de solidarité.
Les cyclones à La Réunion
🌪️ La Réunion, une île cyclonique. Chaque saison estivale dans l’hémisphère sud, La Réunion est exposée aux cyclones tropicaux. Ces phénomènes naturels intenses sont suivis avec précision par Météo-France, qui établit différents niveaux d’alerte (orange, rouge, violette). La préparation et la solidarité locale permettent de limiter les dégâts et d’assurer la sécurité de la population.
🏔️ Mafate, un joyau isolé Mafate est un cirque volcanique unique, accessible uniquement à pied ou par hélicoptère. Lorsqu’un cyclone frappe l’île, ses habitants se retrouvent coupés du monde, dépendant des airs pour leur ravitaillement. Cet isolement renforce leur résilience et leur mode de vie hors du temps.













































